Notre lettre 1417 publiée le 21 septembre 2026
DE JEAN-PAUL II A LÉON XIV
MÉTAMORPHOSE ET EFFONDREMENT
DE L'ÉGLISE DE FRANCE
Dans un entretien accordé à La Croix, le nonce apostolique Mgr Celestino Migliore était invité entre autres choses, à brosser le portrait de l’Eglise de France avant la visite du pape du 25 au 28 septembre prochain. Ce dernier la décrit comme « affaiblie mais traversée par une grande créativité » et attend du séjour de Léon XIV qu’il puisse « confirmer les chrétiens français dans une foi active et engagée, et transformer les signes actuellement perceptibles en un réveil catholique profond et durable. »
Quant à l’affaiblissement de l’Eglise de France, le nonce admet avec une retenue toute diplomatique : « C’est vrai, la transmission de la foi par les moyens habituels – les parents, le catéchisme – ne touche plus qu’un nombre réduit de paroissiens. Le nombre de prêtres est en forte diminution, et le maillage territorial qui assurait le maintien d’une vie chrétienne minimale par les sacrements n’est plus assuré. »
Déjà en 2018, le professeur d’histoire contemporaine Guillaume Cuchet avait disséqué dans un ouvrage majeur les raisons du grand effondrement de l’Eglise de France dans le sillage du concile Vatican II (Comment notre monde a cessé d’être chrétien. Anatomie d’un effondrement, Seuil). Plus récemment encore, Jérôme Fourquet proposait une étude fouillée et chiffrée des bouleversements considérables qui ont traversé la France depuis un demi-siècle. Pour mieux comprendre ce pays qui perd pied, cet hexagone aux allures de table renversée, le directeur du département Opinion à l’IFOP distinguait quatre ébranlements majeurs : l’américanisation, l’immigration, la désindustrialisation et ...la déchristianisation (Métamorphoses françaises, Seuil).
Parce que les mots ont un sens, a fortiori lorsqu’ils sont utilisés par des chercheurs ou des universitaires, voyons comment le Larousse définit ces deux termes : effondrement et métamorphose. Le dictionnaire détermine un effondrement comme « un affaissement brusque, une chute brutale, une perte soudaine de valeurs, un anéantissement, le fait d’être détruit, abattu, ruiné complétement ». La définition du mot métamorphose est sans doute encore plus éloquente de la crise qui traverse l’Eglise de France depuis plusieurs décennies. Par métamorphose, les rédacteurs du Larousse entendent une « modification complète du caractère, de l’état de quelqu’un, de l’aspect ou de la forme de quelque chose », le complément de la définition enfonçant le clou : « changement d’un être en un autre, transformation totale d’un être au point qu’il n’est plus reconnaissable ».
De plus de 500.000 baptêmes en 1980 à moins de 180.000 aujourd’hui
La visite de Léon XIV aura comme point d’étape majeur la capitale de la France, Paris, avec notamment le chant des Vêpres à la cathédrale Notre-Dame de Paris suivie d’une rencontre avec 80.000 jeunes au Stade de France. Dans le même esprit, il y a 46 ans, le pape Jean-Paul II avait célébré la messe à la cathédrale Notre-Dame de Paris (en présence du Président de la République Valéry Giscard d’Estaing) le 30 mai 1980 et avait rencontré la jeunesse dans un Parc des Princes plein à craquer. Ces deux événements semblables nous donnent l’occasion de brosser un rapide tableau dont les faits montrent l’impitoyable effondrement et l’implacable métamorphose de l’Eglise de France sur cette période.
En 1980, le concile Vatican II s’était clôturé il y a 15 ans et le pape Jean-Paul II, fraîchement élu, n’avait pas encore soufflé la première bougie de son pontificat. L’Eglise de France, telle une héritière, vivant sur le capital de son passé, était alors encore influente et conservait, par certains aspects, des forces vives. Mais elle était déjà traversée par une crise profonde en termes de pratique religieuse, de vocations et d’unité. Force était de le constater : les tensions post-conciliaires avaient pris le dessus sur les promesses de renouveau du concile. Le printemps annoncé avait laissé place au grand hiver d’une déchristianisation accélérée. Les idées progressistes n’avaient en rien su enrayer la sécularisation en marche de la société et il est permis de penser, au contraire, qu’elles avaient contribué à l’emballement de cet effondrement et à l’accélération de cette métamorphose. Venu encourager la fille aînée de l’Eglise pour laquelle il avait une affection particulière, Jean-Paul II n’ignorait pas les interrogations et les doutes qui traversaient l’Eglise de France en 1980. Devant la situation actuelle, que ne dirait pas le pape polonais aujourd’hui, s’il venait à effectuer cette visite, 46 ans après sa première venue ?
Le tableau est hélas sans appel : en 1980, l’Eglise de France comptait près de 40.000 prêtres avec un âge médian de 54 ans contre moins de 12.000 en 2025 avec un âge médian de 75 ans. L’Eglise de France recensait 515.000 baptêmes en 1980 contre 180.000 en 2025 (et ce malgré le nombre record de baptême d’adultes, record dont on se réjouit bien sûr mais dont on ne peut que regretter qu’il soit mis en avant tel un arbre qui cache la forêt des capilotades de la « nouvelle évangélisation »).
En 1980, 70% de la population française se considérait comme catholiques contre 29% aujourd’hui. On est ainsi passé des films comme Mission (palme d’Or à Cannes en 1986) ou Au revoir les enfants de Louis malle (Lion d’or à la Mostra de Venise en 1987) présentant l’héroïcité des vertus des prêtres aux comédies Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? (avril 2014) ou Tombé du ciel sorti en salle cet été (12 août 2026) où le mauvais goût le dispute à l’ignorance crasse des symboles élémentaires de la foi. Dans Leurs Enfants après eux (Acte Sud, 2018), le romancier Nicolas Mathieu a bien saisi cette méconnaissance des grands concepts de la religion catholique en décrivant la visite d’une église par un adolescent dans les années 90 : « Le garçon n’avait pas l’habitude de cet endroit. Il regardait les vitraux, les sculptures, ces images de supplice et de gloire, sans rien comprendre. Le sens de cette langue, pour lui et beaucoup d’autres, était perdu. Il ne demeurait qu’un décorum prétentieux et des gestes tournant à vide. Au moins, il faisait frais. » En 2010, 13 % seulement des Français savaient encore ce que représente la Pentecôte (et 7 % des moins de 35 ans !).
Au diable la tiédeur et le déni !
A cet effondrement numérique comme celui des premières communions (450.000 en 1980 à moins de 70.000 actuellement) ou des mariages religieux (220.000 par an à moins de 40.000 désormais) s’ajoute la métamorphose structurelle de l’Eglise de France, métamorphose au parfum amer de retraite en rase campagne. Depuis 1980, le nombre de paroisses a été divisé par quatre, passant de 38.000 à environ 10.000 paroisses aujourd’hui. Dernier exemple en date, l’archidiocèse de Lille vient de restructurer son maillage en divisant le nombre des paroisses par trois, passant de 106 à une trentaine d’ici 2027.
En 1980, le pape polonais invitait les jeunes à apprendre le latin et l’on sait l’absence d’effet que ses paroles susciteront. Malgré l’enthousiasme de la foule au Parc des Princes, doit-on y voir les limites du primat de la sensibilité sur toute autre considération ? Enfin, nous pourrions ajouter qu’en dépit de l’axe majeur donné par Jean-Paul II à son pontificat quant au grave sujet de la culture de mort (avortement, euthanasie, mariage pour tous), la tonalité de l’autorité ecclésiale en France s’est faite plus timorée, c’est peu de le dire… En 1980 et 2026, un monde nous sépare.
Nous ne cessons de le dire et de l’écrire dans les publications de Paix Liturgique : la lucidité sur la situation présente et passée n’empêche pas l’espérance pour l’avenir. Au contraire, la lucidité constitue l’une des conditions premières à un redressement. Or il semble que nous en soyons loin. A la fin de l’entretien de La Croix avec Mgr Migliore, une ultime question lui était en effet posée : « Finalement, comment qualifiez-vous l’état de l’Eglise de France aujourd’hui ? » et le Nonce en France de répondre : « Je dirais que mon regard n’est ni blanc, ni noir, mais en technicolor. Dans le spectre des couleurs, il y a aussi le gris et le noir, même s’ils sont bien loin de dominer, comme souvent les médias veulent nous le faire croire. (…) Les statistiques sont en baisse, mais il existe en France un foisonnement d’imagination et une inventivité missionnaire qui amène à la redécouverte de la foi et de la pratique chrétienne, surtout des jeunes. »
Pour soigner un corps malade, il faut établir un diagnostic sérieux en vue de mettre en place des remèdes chocs. Le déni n’a jamais guéri personne. A quand le courage de la vérité pour admettre que l’écosystème traditionnel représente un lieu de transmission de la Foi et un incubateur de laïcs zélés et missionnaires ?



