Notre lettre 1411 publiée le 7 septembre 2026
"L’EXTRAORDINAIRE PATRIMOINE"
DE LA NOUVELLE...
OU DE L'ANCIENNE LITURGIE ?
Nous avons réagi lundi dernier à l’urticante Tribune de Mgr Eychenne publiée récemment dans La Croix. L’évêque de Grenoble-Vienne indiquait que, loin de chercher à (ré)ouvrir ses portes à la liturgie traditionnelle, l’institution ecclésiale devrait au contraire accompagner les fidèles de l’usus antiquior à accepter les richesses de la nouvelle liturgie.
A cet égard, nous écrivions notre incompréhension et notre agacement devant l’injustice qui est faite à notre bonne volonté. Et comment ne pas être envahis par ces sentiments quand le réflexe épiscopal habituel est de suspecter notre attachement à l’Eglise au motif précisément de notre attachement à la messe traditionnelle. « Nous n’avons pas la prétention d’être plus catholiques que nos évêques, mais avec la liberté des enfants du bon Dieu et en vertu de l’onction de notre baptême, disons-le nettement : nous n’avons pas la prétention de l’être moins ! Le procès d’intention dont le courant traditionnel fait l’objet depuis plusieurs décennies s’apparente aux procès de Moscou. Les injonctions épiscopales, même mielleuses, trahissent surtout un abus d’autorité qui ne dit pas son nom. » (Lettre n°1408)
« Les traditionnalistes doivent revoir leur copie »
Sans même le réaliser peut-être, Mgr Eychenne fait tout de même montre d’une palpable condescendance en suggérant que les fidèles traditionnels soient accompagnés afin de revoir leur copie. Encore heureux, il nous est précisé qu’il est souhaitable que cet accompagnement se fasse avec bienveillance. Telle l’institutrice, pressée par sa direction, de prendre en charge les cancres du fond de la classe : les corriger, oui ! Mais dans la bienveillance quand même. Nous voilà rassurés !
Entendez bien, si l’on suit assidument le raisonnement de Mgr Eychenne, on comprend que, selon lui, des centaines de milliers de fidèles depuis des décennies seraient donc passés à côté d’une liturgie merveilleuse, qu’ils auraient manqué de monter dans le train d’une réforme liturgique pourtant spécialement construite pour leur être accessible… En guise de super cancres, les fidèles de la messe saint Pie V remporteraient ainsi le premier prix. Dans sa Tribune, l’évêque de Grenoble-Vienne ne craint pas d’oser affirmer au sujet de la liturgie nouvelle : « Quelle tristesse de constater que, parfois par entêtement, on barre l’accès de certains fidèles à cet extraordinaire patrimoine. »
« On barre l’accès » est-il écrit. Mais de qui donc s’agit-il ? Qui se cache derrière ce « on » ? Saint Jean-Paul II appelant les évêques du monde entier à accueillir avec largesse et générosité les fidèles attachés à la liturgie traditionnelle ? Benoît XVI écrivant noir sur blanc que ce qui était sacré pour les générations… » ? Les fidèles eux-mêmes qui s’auto-empêchent – par entêtement ! – d’apprécier les liturgies indigentes qu’ils trouvent non pas du tout de façon exceptionnelle mais de façon récurrente dans de trop nombreuses paroisses de France et de Navarre ?
Double peine pour les fidèles
En insinuant que l’accès de certains fidèles à cet « extraordinaire patrimoine » serait empêché, Mgr Eychenne ne craint pas de retourner la situation et de tordre la réalité de manière éhontée. Évidemment, cette sentence s’appliquerait en vérité aux intimidations et aux oukases dont la liturgie traditionnelle ne cesse d’être l’objet. On ne voit pas très bien qui, aujourd’hui, serait d’ailleurs « privé » de pouvoir accéder à « l’extraordinaire patrimoine » de la nouvelle liturgie ? Mgr Eychenne semble oublier qu’en matière de privation, les fidèles sont victimes d’une double peine : d’une part ils sont privés de la possibilité de se rendre à la messe traditionnelle en fonction de leur lieu d’habitation ou de leur destination de vacances, d’autre part ils sont privés de la possibilité d’avoir des certitudes sur cet « extraordinaire patrimoine », la liturgie réformée relevant de ce que Tom Hanks affirmait de la vie dans le film Forrest Gump : « La nouvelle messe, c’est comme une boîte de chocolat, on ne sait jamais sur quoi on va tomber. »
En vérité, la Tribune de Mgr Eychenne confirme surtout les raisons de la naissance du traditionalisme et de son maintien : il s’agit d’abord de l’histoire d’une blessure. Blessure d’un cléricalisme intellectualiste suspectant des catholiques de bonne foi de manquer de… foi en la nouvelle liturgie, suspectant des catholiques de bonne volonté de manquer de… volonté pour embrasser avec enthousiasme la réforme postconciliaire.
Or, avant de nous « obliger » ou de nous « rééduquer », qu’il nous soit permis d’inviter respectueusement Mgr Eychenne, ainsi que ceux qui rejoindraient son analyse, à bien considérer que la liturgie traditionnelle n’est en rien le témoin d’une autre époque. Elle est d’abord et par-dessus tout le témoin d’un autre monde. Un autre monde qui a son langage propre, celui du ciel descendant sur la terre, dans la puissance d’un mystère sacré qui nous dépasse. Un autre monde auprès duquel des générations entières se sont nourries et se nourrissent encore.
Or, disons-le sans fard, cet autre monde ne nous semble pas jaillir avec la clarté de l’évidence dans la nouvelle liturgie. C’est notre droit d’enfants du bon Dieu de le penser, de le dire et de l’écrire. Et nous nous étonnons que Mgr Eychenne fasse mine de ne point le voir devant la réalité cultuelle actuelle. Si, bien sûr, nous ne remettons pas en cause la validité de la réforme liturgique par principe, nous nous sentons libres – avec la douce liberté des baptisés – d’interroger néanmoins la pertinence de son contenu et de son articulation. C’est justement ce thème que nous aborderons dans une prochaine lettre. Dans la charité et la vérité, bien entendu.




