Notre lettre 1376 publiée le 28 mai 2026
UNE ÉGLISE QUI SE REFUSE À ENSEIGNER
UNE LETTRE SUR LE BLA-BLA SYNODAL
QUI N'EST PAS SI BLA-BLA QUE ÇA
On croyait avoir atteint avec le pontificat de François au sommet de ce que pouvait produire l’Église telle que sortie du dernier concile. On s’aperçoit, avec quelques productions publiées sous le nouveau pontificat, qu’on reste désormais sur ces hauteurs.
« Le style c’est l’homme », disait Buffon
Le secrétariat général du Synode a en effet publié le 5 mai dernier deux textes stupéfiants : les rapports finaux des groupes d’étude 7 (« Quelques aspects de la figure et du ministère de l’évêque dans une perspective synodale missionnaire », notamment les critères de sélection des candidats à l’épiscopat : GE_7_FRA_Synthese.pdf) et 9 (« Critères théologiques et méthodologiques synodaux pour le discernement partagé de questions doctrinales, pastorales et éthiques émergentes » : GE-9_FRA_Synthese.pdf). Stupéfiants par le style, car ces textes constituent une véritable anthologie du mode d’expression amphigourique du discours clérical postconciliaire, que même l’IA aurait du mal à traduire en clair.
Mais stupéfiants aussi par le contenu. Moins peut-être la synthèse du groupe 7, qui est largement de la poudre aux yeux synodale, qui parle de groupes et comités qui vont prendre part à donner des noms de candidats à l’épiscopat, mais dont on comprend que la désignation ultime restera le fait du nonce, personnage clé – on le sait spécialement en France – pour nommer des évêques dans la ligne, ou au minimum des clercs inodores et insipides.
La synthèse du groupe 9 plonge en revanche dans des abymes de perplexité. Elle parle de doctrine, ou plutôt – évitons les gros mots – de « discernement partagé ». Faisaient partie de ce groupe : Mgr Castillo, archevêque de Lima, membre de l'Académie pontificale pour la vie, Mgr Iannone, nommé par le pape Léon XIV Préfet du dicastère pour les Évêques, le P. Coda, professeur de théologie dogmatique, le P. Casalone, professeur de théologie morale à l'Université pontificale grégorienne, la sœur Ngalula, professeur de théologie dogmatique, le professeur Morra, professeur de théologie fondamentale à l'Université pontificale grégorienne.
On croit comprendre que le message chrétien doit être profondément inculturé : « Il est possible de valoriser les diversités anthropologiques et culturelles, sans inhiber ni trahir la nouveauté de l'Évangile, mais en lui permettant plutôt s’épanouir à l'écoute de l'Esprit Saint, dans l'échange des dons reçus et cultivés. » Jusqu’où peut aller cet « échange des dons » avec les cultures ? On entend bien que les scrupules qui ont nourri la querelle des « rites chinois » ne sont plus de saison.
Plus de « questions controversées », mais des « questions émergentes »
Est actée en effet la disparition des controverses doctrinales. Les « questions controversées » deviennent, admirable trouvaille, des « questions émergentes » : « Tandis que la formule "questions controversées" renvoie au plan théorique et à la nécessité de "résoudre un problème", l'expression "questions émergentes" renvoie plutôt aux qualités, aux dispositions et au dialogue ouverts à la "conversion relationnelle", que l'ensemble du Peuple de Dieu est appelé à assumer dans le cheminement de l'Église synodale. »
Plus de procès en hérésie ou en schisme – enfin, presque plus, suivez mon regard… – mais un « dialogue ouvert à la conversion relationnelle ». C’est un changement, nous confirme la synthèse de ce groupe 9, qui « qui avait déjà été amorcé lors du Concile Vatican II.
Il faut comprendre que chaque croyant est relatif : « Pour développer et mettre en œuvre ce changement de paradigme, il faut élaborer une herméneutique de l'humain qui valorise le caractère historique, expérientiel, pratique et contextuel de l'humain lui-même, qui trouve son accomplissement en Christ. »
Du coup, sa foi est elle-même relative, car « la vérité universelle de l'humain ne peut être déterminée historiquement une fois pour toutes, mais elle se manifeste dans les formes concrètes des différentes cultures, à savoir dans un dialogue incessant où les cultures, les communautés et les personnes progressent dans l'échange des dons, sous l'impulsion de la recherche de la vérité et de la justice, à la lumière de l'Évangile. » Et voilà pourquoi votre fille est muette, disait le médecin de Molière. Et voilà pourquoi le chrétien peut dire n’importe quoi sans émouvoir le Dicastère pour la Doctrine de la Foi dit le Synode (sauf, bien entendu, s’il disait du mal du Concile).
Et le groupe d’affirmer la priorité de la praxis, comme les progressistes de jadis qui faisaient « un bout de chemin » avec le marxisme, sauf qu’ici il s’agit d’une praxis qui élabore un nouveau cadre conceptuel, comme dans une fusée à étages du relativisme : « La conversion relationnelle concerne principalement les processus par lesquels tous les baptisés et baptisées sont en mesure d'apprendre à travers les pratiques (ecclésiales, liturgiques, sociales). Par ces pratiques, en effet, les individus ne se contentent pas de résoudre les problèmes plus ou moins importants de leur vie quotidienne, mais contribuent à dessiner ensemble le cadre linguistique, symbolique et culturel dans lequel les problèmes peuvent émerger, être nommés et élaborés ensemble. »
Le but de cette mutation de « paradigme » étant, on s’en doute, un aggiornamento : comprendre le sens des « signes accomplis par Jésus » pour « la vie d’aujourd’hui » en s’ouvrant « à la voix de l’Esprit. » Pour la vie d’aujourd’hui.
La démission des pasteurs
On pourrait être rassuré par l’affirmation que l’Église a une « culture de la transparence » qui la pousse à « dire et faire la vérité ». Sauf qu’il nous est précisé que l’Église est mue désormais par le « principe de pastoralité » qui fait « qu'il ne s'agit pas avant tout de résoudre des problèmes, mais de construire le bien commun. »
Par conséquent, il n’est plus question de condamner qui ou quoi que ce soit : « Le point de départ ne consiste pas dans la correction (sur le plan doctrinal, pastoral, éthique) de situations éventuellement jugées problématiques dans l'expérience croyante concrète, mais [de construire le bien commun] dans la reconnaissance et le discernement des aspirations au bien que les pratiques religieuses expriment, souvent à travers un savoir diffus et informel. » Ne pas s’occuper de ce qu’on appelait jadis péché, mais discerner « les aspirations au bien » relevant d’un « savoir diffus et informel ».
Ce savoir diffus est-il reste de savoir appris, un vieux souvenir de catéchisme ? Surtout pas, car il n’y a plus d’enseignement par les représentants du Christ – ceux qu’on appelait jadis, l’Église enseignante, pape et évêques unis à lui – mais il y a écoute. Et le groupe du Synode chargé de traiter de doctrine arrive à cette proposition extraordinaire qui définit ce qu’est désormais le rôle de l’autorité dans l’Église, proposition sur laquelle seraient tombée jadis toutes les foudres des condamnations : « Dans cette perspective, le rôle spécifique de l'autorité [c’est nous qui soulignons] est avant tout d'écouter, d'activer des processus de discernement et de les accompagner afin de parvenir à l'expression d'un consensus, même différencié, lorsque cela contribue à la construction du bien commun. » Non seulement l’autorité n’a plus qu’à accompagner « l’expressions d’un consensus », mais avec cette précision, pour éviter que ce consensus ne devienne lui-même une sorte dogme de remplacement, qu’il puisse être « différencié ».
Du « qui vous écoute, m’écoute » (Lc 10, 16) qui fondait dogme et magistère, faisons table rase !
Suivent des exemples. « Dans la troisième partie du document, deux exercices de discernement synodal sont proposés autour de deux questions émergentes : l'expérience des personnes homosexuelles croyantes (cf. Annexe A, 1 et 2) et l'expérience de la non-violence active de la part de personnes et d'associations en situation de guerre (cf. Annexe B). » Les membres du groupe ont écouté deux témoignages « pour offrir quelques réflexions et surtout quelques questions en tant que contribution à la mise en œuvre des pratiques de discernement synodal. »
En clair, si l’on peut dire, ils n’ont pas « souhaité conclure le processus d'écoute et de réflexion par une déclaration finale, mais par quelques pistes pour un discernement éthico-théologique et quelques questions pour la poursuite du cheminement synodal. »
La conclusion est renvoyée aux « communautés individuelles et [à] l'Église tout entière ». Pour décider si telle attitude est morale ou immorale ? Surtout pas ! La phrase finale de la synthèse est une sorte de définition de la démission : elles [les communautés individuelles et l'Église tout entière] prendront « personnellement en charge l'engagement de reconnaître et de promouvoir le bien par lequel Dieu agit dans l'histoire et dans l'expérience des personnes. »
L’Église n’enseigne plus. L’Église et ses communautés synodale s’engagent à « reconnaître » et à « promouvoir » le bien qui sourd au milieu de l’expérience des hommes, mais surtout à ne rien dire. Et ceux qui pratiquent l’homosexualité et la violence injuste resteront dans leur péché.




